Tome 1: « Le crépuscule des boekins »

Origine des Kajan
Economie
Spiritualité: les boekins
Extraits

« Une grande forme noire traverse une étendue d’eau et vient vers vous !… » C’est dans ces termes qu’une voyante annonce au Roi-Guerrier l’arrivée du Mal en terre Kajan. Depuis trois siècles, cette insatiable mangeuse d’hommes a jeté son manteau de terreur sur les royaumes des Rivières du Sud, semant mort, destructions, enlèvements et déportations vers un monde inconnu… Seuls les Kajan, peuple de riziculteurs vivant en autarcie, ont pu maintenir jusque-là leur intégrité et leur liberté. Mais voilà que le chaos qui règne dans les territoires environnants frappe aux portes du royaume. Les Kajan parviendront-ils à repousser le Mal hors de leurs frontières ? Le Roi-Guerrier se retrouve face à un choix cornélien : accepter de se soumettre et garder le pouvoir, ou résister à l’ombre noire et voir son règne vaciller…

Origine des Kajan
Les Kajan ont conquis le territoire de la Casamance par les armes. Originaire de contrées plus arides situées à l’est de cette région, ils sont parvenus au terme de plusieurs années de guerre, à en chasser ses habitants originels, les Abay. La proximité des deux peuples les rend quasi identiques sur bien des aspects. Ils partagent les mêmes croyances et ont les mêmes rites.
La guerre qui leur permit de s’installer sur les terres abay terminée, les Kajan ont eu à affronter les Lanta, leurs voisins du sud, un peuple esclavagiste, venus s’approvisionner en captifs sur les terres kajan. La raison de ses agressions reste un véritable mystère pour les Kajan qui n’en comprennent pas les motifs. Pour eux, les Lanta ne sont rien d’autre que des criminels. Ces derniers disposent d’un avantage de taille face à leurs victimes, ils possèdent des armes à feux. Grâce à ces objets de malheur vendus par les négriers européens en échange de captifs, ils sèment mort et désolation chez les Kajan.
Ce nouveau conflit verra naitre un mythe, celui du guerrier Kanka qui mènera son peuple à la victoire et en deviendra le Roi-Guerrier. Il unifiera tous les clans du peuple kajan et transformera cette société éclatée en une nation forte et crainte par les royaumes limitrophes. Kanka n’est nullement un monarque de droit divin à l’autorité universelle. Il partage le pouvoir avec le Conseil composé des représentants religieux et laïques. Ils les consultent obligatoirement lorsqu’il faut prendre des décisions qui entrainent l’avenir du royaume.
La cohabitation avec le Conseil n’est pas toujours aisée. Si les représentants laïques acceptent plutôt bien le pouvoir royal, le Clergé l’accuse très souvent d’usurper son autorité et n’hésite pas à manigancer pour affaiblir le règne d’un Roi-Guerrier qu’il juge irrévérencieux.
Le péril Lanta repoussé, les Kajan feront le choix de se replier sur eux-mêmes, vivants en autarcie loin du monde extérieur et surtout de leurs voisins, ennemies de toujours.

Economie
Les Kajans sont d’excellents riziculteurs. Le riz constitue leur principale denrée alimentaire mais également la plus importante source de revenus. A l’intérieur même du royaume, des marchés hebdomadaires sont organisés dans chaque ville et village  permettant ainsi à l’administration royale de collecter impôts et taxes. Durant ces jours de marché, on s’échange divers articles qui sont très souvent des spécialités régionales : riz, produits de la mer, joaillerie, alcool, cosmétiques, tissus, viande et volaille… Les Kajans n’entretiennent aucune relation commerciale ou diplomatique avec leurs voisins.

Spiritualité: les boekins
Les Kajan pratiquent une religion monothéiste. Ils croient en l’existence d’un Dieu unique, Emit, Créateur de toute vie terrestre qu’elle soit animale ou végétale, Maitre des cieux et de la Terre. Emit est un dieu quasi-inaccessible que l’on ne peut invoquer directement. Il faut donc faire appel à des intermédiaires, les boekins, qui sont des forces surnaturelles invisibles. Il en existe dans chaque famille et clan et sont matérialisés par des objets sacrés placés sur des autels. Ces demi-dieux assurent paix, prospérité et abondance à la société. On les prie et on demande leur bienveillance pour tout événement de la vie : mariage, baptême, décès… Les plus importants de ces boekins se trouvent dans la forêt sacré où vit le Prêtre des boekins, leur desservant. Ce dernier, membre du clergé, est choisi au sein de familles chargées du soin de ces autels. Dès qu’il est ordonné, le Prêtre des boekins abandonne ses proches pour s’installer dans la forêt sacré à proximité des boekins dont il entretient les autels. Cette fonction rencontre très peu de candidat car le prêtre est un homme solitaire qui fait vœu de chasteté. Ceci étant, les forces surnaturelles qu’il côtoie en font un homme craint à qui l’on voue un respect total. Il reçoit des cadeaux de toutes natures offerts par ses ouailles qui espèrent ainsi s’attirer ses bonnes grâces et par conséquent celles des boekins.

Extraits

Extrait 1 – Chapitre 1

La nuit paraissait interminable à Landing. Son sommeil était agité, et il s’était réveillé tellement de fois qu’il avait l’impression de ne s’être jamais endormi. La dernière chose dont il se souvenait était le doux visage de sa mère penché au-dessus de lui. C’était étrange, car il ne se rappelait pas avoir vécu pareille scène. La veille, il lui avait souhaité une bonne nuit avant d’aller se coucher et sa mère, Alyn, n’avait pas pour habitude d’entrer dans sa chambre pendant qu’il dormait. Elle avait cessé de veiller sur son sommeil quand elle avait jugé qu’il était devenu un grand garçon. Elle n’enfreignait cette nouvelle règle que lorsqu’il était malade, ce qui n’était pas le cas. Il avait certainement rêvé.
Et cette chaleur qui devenait de plus en plus étouffante ! Sa couverture en coton était toute trempée. Il s’en débarrassa et la jeta au loin. Autre fait étrange, il ne pensait pas l’avoir prise en se couchant. Que s’était-il donc passé ? Il ne pouvait pas s’être couvert. On était au début de la saison sèche et, même sans les avoir vus, Landing pouvait dire sans risque de se tromper que la majorité des villageois dormait torse nu. À cette période de l’année, il ne faisait pas habituellement chaud, mais depuis quelques jours, une vague de chaleur s’était installée, rendant l’atmosphère suffocante à l’intérieur de la maison.
Landing commençait à se dire qu’il n’avait peut-être pas rêvé. Sa mère était peut-être entrée dans sa chambre, lui avait tendrement caressé le front et l’avait ensuite recouvert de cette étoffe en coton. Par la fenêtre, l’air frais qui accompagne souvent la naissance du matin commençait à envahir la pièce. Landing poussa un soupir de soulagement, cette petite fraîcheur était la bienvenue. Le soleil allait bientôt se lever et cette nuit cauchemardesque ne serait plus qu’un mauvais souvenir !
Mais au fond, Landing savait que la chaleur n’était pas la seule raison pour laquelle il était pressé de voir poindre ce jour qu’il attendait depuis plusieurs semaines. Pour la première fois, il allait chasser l’antilope avec son meilleur ami, Apakéna, et celui qu’ils considéraient comme leur frère de cœur, Amajan. Landing était déjà allé plusieurs fois à la chasse avec son père, Bekaay. Ensemble, ils avaient tué des singes, des perdrix, des antilopes… Mais cette fois, c’était différent, il irait sans son père. Ce dernier ne serait pas là pour le guider, voire le materner.
Une fois, lors d’une partie de chasse, ils avaient tous les deux repéré une antilope ; son père l’avait laissé tirer la première flèche. Certes, Landing n’avait pas manqué sa cible, mais il ne lui avait pas non plus infligé une blessure mortelle. L’animal s’était enfui et ils l’avaient poursuivi pendant presque une demi-journée, attendant le moment où la bête allait enfin être terrassée par sa blessure. Leur patience avait payé. Après avoir titubé pendant des heures, la pauvre bête avait fini par s’arrêter devant un point d’eau.
Son père avait alors pris une flèche dans son carquois et l’avait tendue à son fils en lui disant :
« Tiens, prends une de mes flèches, elles sont plus performantes. Nous allons tirer en même temps, tu attends donc mon signal. »
Face à l’incompréhension de son fils, il avait expliqué :
« En tirant en même temps, nous multiplions nos chances de l’atteindre. Elle ne doit pas nous échapper une seconde fois. »
Néanmoins perturbé, Landing avait bandé son arc et, au signal de son père, il avait lâché sa flèche. L’antilope s’était cabrée avant de tomber raide, comme foudroyée. En arrivant près de leur proie, les deux hommes avaient constaté que seule une des deux flèches avait traversé le cou de l’animal de part en part. L’autre projectile n’avait pas atteint sa cible et s’était perdu dans le décor.
Le père s’était tourné vers le fils et l’avait félicité.
« Bravo, Fils, c’est toi qui l’as touchée. »
Landing ne protesta pas, mais il n’était pas dupe. Il savait bien que c’était son père qui avait atteint mortellement la bête. Ce dernier essayait juste de l’encourager, comme d’habitude.
Cette fois, il se promettait d’abattre vraiment une antilope et de la rapporter à son père. On le féliciterait, sa mère serait folle de joie, et ses premiers exploits de chasseur commenceraient à alimenter les discussions du soir dans le village. Il voyait déjà cette nouvelle paire de cornes qu’il allait accrocher au mur de sa chambre. Ce serait son véritable premier trophée. L’autre ne comptait pas. Il devrait d’ailleurs être dans la chambre de son père car c’est lui qui avait réellement tué l’animal.
Une brise fraîche envahissait la chambre. Alors que dehors le village se réveillait doucement avec les premières lueurs de l’aube, Landing sombra enfin dans un profond sommeil. Il se réveilla en sursaut deux heures plus tard et constata que la chambre était déjà bien éclairée par la lumière du soleil. Combien de temps avait-il dormi depuis l’aube ? Il  n’aurait su le dire. Toutefois, il se sentait plus reposé et était prêt à affronter cette journée particulière.
Plein d’excitation, il rangea rapidement dans un coin de sa chambre la natte en lanières de feuilles de rônier que lui avait tissée sa mère. Il s’étira une dernière fois et ajusta le pagne en coton indigo qu’il portait autour de sa taille. En sortant, il se retrouva nez à nez avec Alyn, sa mère, qui sortait de sa chambre avec un pot de sel.
« Bonjour Ayo (c’est le nom respectueux utilisé pour dire maman).
– Bonjour Landing. Tu as bien dormi ? lui demanda-t-elle avec un regard soucieux.
– Oui j’ai bien dormi ! Je dirais même que j’ai trop dormi !
– Si tu dis que tu as bien dormi cela signifie donc que tu n’es pas malade. »
Alors que sa mère, d’une main délicate, tâtait son front, puis son cou, Landing lui dit sur un ton plein de reproches :
« Je ne sais pas si c’est un rêve, mais j’ai l’impression que tu es venue dans ma chambre cette nuit. D’ailleurs, pourquoi tu ne m’as pas réveillé à l’aube, comme je te l’avais demandé ? »
Sa mère l’observa tendrement un instant puis lui répondit :
« Je ne t’ai pas réveillé à l’aube car je croyais que tu étais malade ! Tu as fait des cauchemars toute la nuit. Tes cris nous ont réveillés plusieurs fois ton père et moi. Tu avais le corps chaud, mais visiblement tu as juste eu une nuit très agitée. »
Devant la douceur d’Alyn, Landing regretta la véhémence du ton qu’il avait employé. Il était très proche de sa mère, et, dans l’ensemble, avec son père, Bekaay, ils formaient une famille très unie. Landing était fils unique. Son cas était exceptionnel dans le village de Djiba, qui comptait un demi-millier d’âmes. La majorité des couples de la génération de ses parents avait plus de cinq enfants. Sa mère, Alyn, avait eu d’autres enfants, mais à part Landing, aucun n’avait vécu plus de deux jours.
Le sourire fendu jusqu’aux oreilles Landing demanda à sa mère, d’un air complice :
« Tu sais quel jour on est ?
– Bien sûr, mon petit homme ! C’est le jour où tu dois me ramener la plus grosse antilope jamais chassée dans le village de Djiba ! lui répondit-elle avec un regard malicieux.
– La plus grosse, je ne sais pas ! Mais je te promets de t’en rapporter une !
– Je l’espère bien, mon fils ! »
En lui caressant la nuque, elle ajouta :
« Quelle que soit ta prise, je serai fier de toi.
– Merci Ayo ! »
Puis, après avoir regardé autour de lui, il demanda :
« Où est Fafa (appellation respectueuse pour dire papa) ?
– Il est parti à Marsassoum tôt ce matin pendant que tu dormais encore. Un messager envoyé par ton oncle Atépa est venu le chercher.
– Pour quoi faire ?
– Je n’en sais rien ! Atépa veut sans doute avoir son avis sur quelques décisions à prendre. Dépêche-toi de faire ta toilette et de venir manger ! Le riz sera bientôt cuit ! »
Sa maman se dirigea vers la cour, située à l’arrière de la maison, sous l’auvent. Landing la suivit.
Alyn s’assit sur un banc très bas, devant la marmite de poterie rouge qui était posée sur le feu. Elle en souleva le couvercle, remua le riz qui commençait à bouillir, ajouta un peu de sel, puis entreprit d’enlever le trop-plein d’eau avec une petite calebasse. Il fallait éviter que le riz ne se transforme en bouillie.
En vaquant à ses occupations matinales, elle repensait à ce qu’elle venait de dire à son fils. Ce n’était pas l’entière vérité, et elle avait caché sa préoccupation comme elle avait pu. Le départ précipité de Bekaay à l’aube l’inquiétait plus qu’elle n’osait l’avouer. Il n’avait même pas voulu attendre son bol de riz. Le messager était arrivé dès les premières lueurs du matin, ce qui indiquait, fait rarissime, qu’il avait voyagé de nuit. Marsassoum, la capitale du royaume, était à plus de deux heures de marche, au nord de Djiba. Bekaay avait essayé de la rassurer en lui disant qu’il n’y avait aucune raison de s’inquiéter et qu’il reviendrait le plus vite possible. Mais la gravité de ses traits contredisait ses paroles. Il avait seulement pris de l’eau, une petite gerbe de riz, et s’en était allé de manière précipitée.
Cela faisait un moment que, dans le jeune royaume kajan, tout le monde était au courant de la maladie du Roi-Guerrier Kanka. Il était très âgé, et ses jours étaient certainement comptés. Le Roi-Guerrier vivait à Marsassoum et avait pour fils aîné Atépa. Ce dernier était très proche de Bekaay Sané, qui avait également vécu à la cour à ses côtés. Atépa le considérait comme son frère. Tous les deux faisaient partie des haut gradés de l’armée du royaume.
« Si le Roi-Guerrier venait à mourir, j’espère que la passation de pouvoir aura lieu paisiblement », se dit Alyn. Elle chassa les idées sombres qui commençaient à défiler dans son esprit. La fumée qui se dégageait du foyer la tira de ses pensées. Elle souleva le couvercle de la marmite et constata que le riz était cuit.
Pendant ce temps, Landing avait puisé de l’eau dans la grande jarre qui se trouvait dans la cuisine. Il se nettoyait les dents en les frottant avec des cendres que sa mère conservait dans un grand pot. Il se rinça la bouche et se lava le visage. En faisant sa toilette, il jetait de temps en temps un coup d’œil à sa mère qui lui répondait par un sourire. Malgré son âge, Alyn le surveillait toujours afin de s’assurer de son hygiène corporelle.
Sa toilette finie, Landing vint s’asseoir aux côtés de sa mère. Ils se mirent à manger le riz qui avait été servi dans un grand bol en bois tout en parlant de la partie de chasse qui s’annonçait. Landing était déçu que son père soit parti, il aurait aimé qu’il soit là lorsqu’il ramènerait la grosse antilope qu’il avait bien l’intention de tuer ce jour-là.
Après le repas, Landing alla dans sa chambre chercher son arc et ses flèches, qu’il plaça avec précaution dans leur carquois. Il se dirigea ensuite vers la cuisine pour prendre un peu de vin de palme dans un pot et du riz dans un autre. Il prévint sa mère de son départ et prit la direction de la maison d’Apakéna.

Extrait 2 – Chapitre 1

Lorsque Bekaay et Simbé, le messager, avaient quitté Djiba, le soleil n’était pas encore totalement levé. Il était maintenant à mi-chemin de son zénith. Les deux hommes avaient décidé de prendre la route qui longeait le fleuve. Ils espéraient que sa proximité allait leur apporter un peu de fraîcheur, même si la chaleur de ces derniers jours, fort heureusement, s’estompait quelque peu. Les deux voyageurs étaient très silencieux. Ils ne s’adressaient la parole que pour échanger quelques banalités. Lorsqu’il était arrivé chez Bekaay, Simbé lui avait juste dit qu’Atépa le demandait d’urgence à la cour, sans aucune autre information. Simbé n’avait pas l’air d’en savoir plus. Bekaay était pensif. Ce qui le préoccupait le plus était la survie du royaume. Qui allait succéder à Kanka ? Le pouvoir n’était pas héréditaire, et si le Roi-Guerrier venait à rejoindre ses Ancêtres, c’est le Conseil, composé de hauts dignitaires religieux ainsi que de représentants laïques, qui serait chargé de désigner son successeur.
Les temps avaient bien changé. Aujourd’hui ils traversaient un pays où les habitants vaquaient paisiblement à leurs occupations. Cela n’avait pas toujours été le cas. Plusieurs conflits avaient secoué ces terres durant des décennies. Un premier leur avait permis de conquérir ce territoire, et un deuxième avait été à l’origine de la naissance du royaume kajan.
Il y avait de cela très longtemps, à une époque qu’il n’aurait pu situer, une grande guerre avait éclaté entre Kajan et Abay.
Les Abay avaient été les premiers habitants du royaume de la Casamance, qui s’étendait dans la partie plus au nord de la région des Rivières du Sud, aujourd’hui occupée par les Kajan. Ces derniers étaient venus de l’est par vagues successives, chassés par la sécheresse qui s’installait là-bas et qui rendait impossible la riziculture. Ils avaient été bien accueillis par les Abay. Le roi de ces derniers leur avait permis de s’installer sur ces terres et leur avait octroyé des parcelles fertiles afin qu’ils puissent y cultiver le riz. La cohabitation s’était passée sans ombrage pendant des décennies. Les Abay toléraient plutôt bien la présence de ces étrangers venus s’installer chez eux. Au début, l’exode des Kajan se faisait par petits groupes, par la suite leur nombre devint de plus en plus important. Ce n’était plus quelques familles qui venaient s’installer mais bien tout un peuple ! Les espaces destinés à la riziculture s’amenuisaient. Les Kajan nouvellement arrivés demandaient au roi de leur donner des terres à cultiver tandis que la population abay, désireuse de protéger ses richesses, voulait, elle, conserver les zones fertiles restantes en prévision de futurs défrichages.
Les nombreux Kajan sans terre s’étaient approprié des espaces à cultiver sans l’autorisation des autochtones. Petit à petit, une profonde hostilité avait commencé à opposer les deux communautés. Un jour, dans le village d’Enampore, sur les rives sud du fleuve Casamance (le fleuve portait le même nom que le royaume qu’il traversait d’est en ouest) une guerre avait éclaté entre les Kajan et les Abay.
En effet, les Abay d’Enampore, qui ne supportaient plus ces Kajan qui grignotaient leurs parcelles cultivables, avaient demandé à leur roi d’agir. Devant la passivité d’un souverain qui était tiraillé entre son envie d’aider les Kajan et les doléances de ses sujets, le peuple avait décidé de régler lui-même le problème. Les Abay avaient demandé aux Kajan du village de quitter les lieux dans les plus brefs délais. Les étrangers qui ne savaient pas où aller avaient opposé un refus catégorique. Les autochtones avaient alors pris les armes, bien décidés à bouter les envahisseurs hors de leur territoire. Ce conflit allait être le début d’une très longue période de guerre civile. Presque partout, Abay et Kajan s’affrontaient. Désormais plus nombreux et redoutables guerriers, les Kajan avaient fini par gagner la guerre. Ils étaient même parvenus à chasser les autochtones, les refoulant plus à l’est. Voilà comment, depuis des décennies, les Kajan étaient devenus les maîtres d’un territoire qui appartenait jadis aux Abay.
Après cette guerre, certains groupes de Kajan éparpillés à travers le territoire s’étaient regroupés par quartiers dont les habitants étaient liés par un ou plusieurs Ancêtres communs. Plusieurs quartiers constituaient un village. Pour autant, le fait d’avoir chassé les Abay n’avait pas résolu le problème de distribution des terres qui faisait encore éclater des conflits sanglants de temps en temps. Chacun voulait désormais s’approprier le plus de surface possible. Les quartiers étaient repliés sur eux-mêmes, et l’on n’y reconnaissait que l’autorité du plus ancien qui faisait office de chef.
Pour d’autres groupes kajan, des petits royaumes avaient été créés autour de personnages religieux : les Rois de la pluie. C’étaient des Rois-Prêtres qui avaient une grande influence au sein de leur communauté. Leur fonction était essentiellement religieuse, mais ils étaient toujours consultés quand il s’agissait de prendre des décisions importantes
Sur le plan religieux, ils avaient pour principale mission d’entretenir les boekins les plus importants, ceux qui étaient situés dans le bois sacré, à qui ils demandaient de faire tomber la pluie, de fertiliser la terre, de rendre les récoltes de riz abondantes et d’assurer la paix dans le village. Personnage craint du fait de sa proximité avec les forces surnaturelles, le Roi-Prêtre était tenu pour responsable du sort de son peuple qui pouvait soit l’aduler, si ses prières se révélaient efficaces, soit le démettre de ses fonctions et voire, dans certains cas le mettre à mort, si une pluie de calamités s’abattait sur le village. Les candidats à cette fonction ne se bousculaient pas.
Désormais unifié, le territoire kajan était organisé en cinq provinces. Chacune avait élu trois représentants (religieux ou laïques) chargés de défendre ses intérêts à la cour.

Extrait 3 – Chapitre 3

Sibeisondo Badji n’avait pas quitté Marsassoum depuis les funérailles du roi. En tant que prétendant à la succession au trône, il ne pouvait pas rejoindre son régiment à Adéane. Avec un peu de chance, il allait devenir le chef de l’armée, et il reviendrait alors à un autre de prendre sa place à la tête de son régiment. En y pensant, Sibeisondo ne put réprimer un sourire de satisfaction. Il se voyait déjà Roi-Guerrier, menant son armée à la victoire. Tous les autres généraux, Atépa y compris, lui devraient alors allégeance.
Il s’était levé tôt le matin et avait fait le tour de la ville. Il avait déposé en offrandes du bunuk et des poulets aux boekins claniques sur les autels qui se trouvaient derrière l’habitation du clan. Comme l’exigeait la tradition, il devait d’abord demander l’appui des boekins avant d’entreprendre quoi que ce soit. De ce côté-là, il ne pensait pas avoir de souci à se faire, les forces surnaturelles étaient avec lui.
Ce n’était sans doute pas un hasard si la mort avait emporté le Prêtre des boekins de Marsassoum juste au moment où la succession du roi Kanka allait s’ouvrir. Si le dernier prêtre, qui était issu du clan des Manga, avait toujours été en vie, Sibeisondo n’aurait eu aucune chance de voir la majorité du Conseil voter pour lui. Atépa aurait gagné la partie. Mais cette fois, plus que jamais, c’était son heure ! Pour le moment, il avait un autre problème à résoudre. Qui parmi les Badji allait-on choisir pour devenir Prêtre des boekins et de la pluie de Marsassoum ?
Sibeisondo quitta la pièce qui lui était réservée lorsqu’il était de passage dans la ville. Il devait rejoindre ses pairs dans la grande chambre du chef de clan des Badji. Il fut l’un des premiers à arriver dans la pièce réservée au plus ancien du groupe. La salle était spacieuse et comportait deux grandes ouvertures par lesquelles la lumière entrait. L’une donnait sur la cour centrale de la maison et l’autre sur une ruelle de la ville. Accrochée au plafond, une impressionnante collection de cornes et de dents d’animaux de toutes sortes témoignait du passé de grand chasseur du chef de clan. Ce dernier était assis sur un banc bas, et des nattes destinées à ses hôtes étaient disposées en cercle autour de lui.
« Soumay, Éloubali, dit Sibeisondo à l’adresse du chef. Que les boekins soient avec nous aujourd’hui.
– Ils le sont déjà. »
Éloubali était un vieil homme à la barbe grisonnante. Chétif, la peau sur les os, il avait le regard dur et ne parlait jamais pour ne rien dire. Il allait peser de tout son poids sur les décisions qui allaient être prises ce jour-là.
Dix autres personnes entrèrent dans la pièce après Sibeisondo. Parmi elles, il y avait Atom, la seule femme de la réunion, celle qui représentait l’aile féminine du clan. Le cérémonial de bienvenue achevé et tout le monde bien installé à sa place, Éloubali se leva et se plaça au centre du cercle. Il agita une calebasse qui avait la forme d’un vase à long col et qui renfermait des cauris. Il déclara :
« Que les boekins brisent ma langue si mes paroles ne sont pas sincères ! »
Il marqua une pause et jeta un regard circulaire à l’assemblée avant de reprendre :
« Nous sommes ici aujourd’hui pour décider qui, parmi les membres du clan, sera désigné pour devenir Prêtre des boekins de Marsassoum. Cette fois, c’est notre tour, et nous devons assumer cette tâche qui nous incombe depuis que nos Ancêtres sont venus s’installer sur ces terres ! Il parlait avec emphase et durcissait le ton pour marquer la solennité du moment. Celui que nous choisirons scellera le destin de tout un peuple ! » Il se rassit.
Sibeisondo se leva et gagna à son tour le centre car c’était ainsi que l’on prenait la parole.
« Badji ! Je suis aujourd’hui entre vos mains ! Vous savez tous que j’aspire à devenir Roi-Guerrier. Cela fait un mois que le roi dort dans la forêt sacrée. Un conseil doit se tenir pour élire son successeur. Mais auparavant, nous devons désigner notre Prêtre des boekins. Badji, faites au plus vite car le temps nous est compté ! Les généraux et les autres membres du Conseil s’impatientent ! Ils disent que notre clan a trop tergiversé ! Un des nôtres doit donc être choisi, sans plus attendre ! »
Atom prit ensuite la parole :
« Nous connaissons tous ton ambition, Sibeisondo, et nous l’approuvons. »
Un murmure d’assentiment parcourut la pièce.
« Qui mieux que toi pourrait être notre Protecteur ? Mais les membres du Conseil doivent être compréhensifs à notre égard, ils savent bien combien il est difficile de désigner un Prêtre des boekins. Demande-leur de nous laisser encore du temps. »
Anfa, l’oncle maternel de Sibeisondo, se leva. Sa voix trahissait une grande impatience :
« Nous n’avons plus assez de temps ! Les travaux dans les rizières vont bientôt commencer ! Il nous faut un prêtre pour bénir la prochaine récolte et prier les boekins de la forêt sacrée pour qu’ils fertilisent notre terre nourricière ! »
Tous les autres membres de l’assistance, chacun à son tour, se levèrent pour signaler le caractère urgent de la situation. Comme lors des trois précédentes réunions, l’assemblée était unanime sur un fait : il fallait de toute urgence désigner le Prêtre des boekins. Mais, comme les autres fois, le groupe se retrouva face au même écueil : qui ? À qui devait-on confier ce sacerdoce d’une importance capitale pour toute la communauté ?
Éloubali parcourut la pièce du regard et ne vit que des têtes basses et des regards fuyants. Cette situation devenait vraiment agaçante et, puisque personne ne voulait s’engager, il devait prendre ses responsabilités de chef de clan. D’une voix ferme qui ne voulait laisser aucune place à la contestation, il déclara :
« Je choisis Roubaly, fils de Sassio ! »
Pendant un certain moment, les participants restèrent silencieux, puis quelques hochements de tête vinrent timidement approuver le choix d’Éloubali. Sibeisondo reprit espoir.
Atom se leva brusquement. Elle n’était pas de cet avis et sa voix tremblait d’indignation :
« C’est injuste ! Si nous validions ce choix, ce serait la deuxième fois que l’on choisirait un prêtre dans cette famille ! »
« Que les boekins retiennent ta langue ! » pensa Sibeisondo.
Éloubali arracha la parole, plus véhément que jamais.
« Ils nous le doivent bien ! Leurs Ancêtres ne sont pas des Kajan ! Ce sont des Abay que nous avons intégrés dans notre clan ! À qui nous avons donné notre nom et des rizières à cultiver lorsque leurs frères étaient chassés vers l’est ! Ils nous doivent tout ce qu’ils ont ! Pour cela, ils nous seront éternellement redevables, à nous les vrais Badji ! »
Atom parcourut la pièce du regard à la recherche d’un soutien, mais elle n’en trouva pas. D’un ton presque suppliant, elle reprit :
« Roubaly est le seul fils de sa mère. Les autres enfants sont des filles. En plus, il s’est marié il y a à peine un an. Sa femme est enceinte. Pourquoi ne pas choisir un célibataire ?
– Ce ne sera pas le premier Prêtre des boekins qui devra abandonner femme et enfant pour être au seul service de sa communauté, répliqua Sibeisondo. »
Un silence suivit ses paroles qui se voulaient pleines de sagesse.
« As-tu d’autres arguments à nous présenter, Atom ? », demanda Éloubali.
L’interpellée fit non de la tête.
« Quelqu’un a-t-il une autre candidature à proposer ? »
Le silence lourd de signification qui suivit fut une nouvelle fois rompu par Atom, qui ne semblait pas se résigner à une décision qu’elle jugeait inique.
« Je reste convaincue que vous êtes en train de commettre une injustice ! Depuis le temps qu’ils font partie des nôtres, ils sont devenus de véritables Badji ! Leurs filles sont mariées à des Badji !
– Si tu es si préoccupée que ça par leur sort, donne-nous donc un de tes fils à désigner ! », répondit Éloubali d’un ton péremptoire.
Atom accusa le coup et baissa la tête, signifiant ainsi sa capitulation et les limites de son besoin de justice. Sibeisondo, lui, se frottait les mains, au comble de la satisfaction.
« Votons ! », déclara Éloubali.
Le résultat fut sans surprise. La majorité était d’accord pour nommer Roubaly Prêtre des boekins. Seule, Atom, dans un ultime et inutile sursaut de fierté, vota contre. À la fin de la réunion, Sibeisondo se tourna vers Éloubali :
« Notre choix vient d’être fait, j’espère que Roubaly ne nous décevra pas et qu’il votera comme on le lui demandera.
– Considère la chose comme acquise, le rassura Éloubali. Il n’ira jamais contre notre volonté. »

One Comments

  • NIANG

    août 10, 2015

    Bonjour ma maître-nageuse,

    Avant tout, félicitations pour cet ouvrage
    J’ai la tête qui tourne aprés avoir juste lu 3 extraits…
    Il y’a tellement de noms et prénoms que je m’y perds
    J’ai hâte de lire le livre

    Bonnes vacances et à bientôt pour d’autres cours de natation

    Mouss

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